OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Duprat, l’histoire de l’extrême-droite que les médias ne racontent pas http://owni.fr/2011/05/15/duprat-lhistoire-de-lextreme-droite-que-les-medias-ne-raconte-pas/ http://owni.fr/2011/05/15/duprat-lhistoire-de-lextreme-droite-que-les-medias-ne-raconte-pas/#comments Sun, 15 May 2011 14:00:41 +0000 JCFeraud http://owni.fr/?p=62743 C’est un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître. Que ceux qui n’étaient pas nés dans les années 60-70, qui n’ont pas vécu l’onde de choc de l’après-mai 68 ne comprendront sans doute pas ou regarderont d’un œil narquois. Un temps de passion politique extrême où étudiants et lycéens se divisaient en deux camps : fafs contre bolchos, nationalistes et néo-fascistes contre trotskystes et maos, Fac d’Assas contre Sorbonne et Nanterre. Où hordes rouges et noires s’affrontaient, casquées, à coup de barres de fer pour rejouer la révolution russe, la guerre d’Espagne, celle du Vietnam…ou carrément le Front de l’Est. Un temps où l’Internet n’existait pas, où les jeunes n’avaient pas la télé, où la politique se vivait avec les tripes et l’intellect, où l’information et la propagande passaient par la presse, les affiches et les tracts, où le théâtre-monde se résumait au quartier latin. L’Orient était Rouge contre « O, O, Occident ! »

Je n’ai pas connu directement cette époque sépia où les choses étaient si simples : les bons contre les méchants. Mais trop jeune pour avoir participé à ces batailles homériques (et forcément mythifiées) que nous contait nos aînés, membres de la famille ou dirigeants politiques des organisations gauchistes de l’époque, je l’ai vécu par procuration. J’ai voulu, comme tant d’autres, revivre et prolonger la geste politique des « années de rêve », ces histoires de manifs et de baston que l’on se transmettait de génération estudiantine en génération: étudiant au mitan des années 80, je me suis engagé radicalement contre la montée de l’extrême-droite…forcément à l’extrême-gauche. Là où il y avait du service d’ordre et du sport. Et j’ai moi aussi rejoué cette gué-guerre si dérisoire et pourtant incontournable quand on vivait l’engagement avec son temps : gauchos contre fachos, JCR contre rats noirs du GUD, courses poursuites, descentes musclées des Fafs à Tolbiac, embuscade à Jussieu et contre-descente à Assas, jeu de cache-cache avec les flics, casques et battes de baseball. Les manifs anti-Devaquet de 1986. La violence comme seul langage bête et primal alors que paradoxalement on verbalisait tant la politique au café-clope. Mais on ne dialogue pas avec un fasciste : en général il cogne le premier et dans nos petites têtes il fallait bien gagner la bataille de la rue au cri de « F comme Fasciste, N comme Nazi », si on ne voulait pas la perdre dans les urnes.

Duprat : l’éminence grise des fachos nouveaux

: A l’époque la bête immonde était la bête qui monte qui monte…et pour la première fois depuis « Radio-Paris ment Radio-Paris est allemand », elle s’adressait à la France entière pour cracher sa F-haine de l’autre. Le borgne avait mis un beau costume pour passer à la télé, troqué son bandeau de parachutiste tortionnaire contre un œil de verre et un costume-cravate bleu horizon. Sa bouche tordue crachait ces mots

Il y a 1 million de chômeurs c’est 1 million d’immigrés de trop.

La Shoa ? « Un point de détail de l’histoire ». 6 millions de juifs assassinés ? « C’est un sujet sur lequel les historiens ne sont pas d’accord », etc…Si je vous raconte tout cela, c’est que ces mots écœurants mais très calculés avaient été mis dans la bouche de Le Pen par un homme de l’ombre : François Duprat. Le Mephisto-Phélès oublié qui présida à la création du Front National, « l’homme qui réinventa l’extrême-droite » en fédérant, sous une flamme tricolore bien plus présentable que la croix celtique, toutes les phalanges de l’ordre noir : nostalgiques du Maréchal Pétain et néo-facistes, anti-communistes viscéraux, nationalistes-révolutionnaires païens, catholiques intégristes, barbouzards et monarchistes de l’Action Française…ces sept familles de l’extrême-droite que tout séparait.

La légende noire de Duprat, mort le 18 mars 1978 dans un mystérieux attentat à la voiture piégé, ressurgit aujourd’hui par la grâce d’un formidable web-documentaire signé par l’historien Nicolas Lebourg et le réalisateur Joseph Beauregard et coproduit par Le Monde.fr, l’INA et 1+1 Production: François Duprat, une histoire de l’extrême-droite française.

Marine Le Pen : irrésistible icône télégénique

Ce n’est pas un hasard si ce documentaire, initialement tourné pour la télévision, a été refusé par toutes les télés. Ses auteurs ont du le réécrire au format webdocumentaire pour lui donner une audience via Lemonde.fr qui a eu l’intelligence de le mettre en ligne sans hésiter. Car cette enquête va là où les autres médias ne vont plus : derrière la lucarne aveugle du petit écran, aux racines du mal.

Tout le contraire de France 2 qui a diffusé lundi 9 mai un portrait très people et superficiel de Marine Le Pen dans Complément d’enquête. Où il était question de l’enfance de la blonde, de son amour filial pour papa, du traumatisme de l’attentat qui a visé le domicile familial, du départ de maman la vilaine qui a posé nue dans Playboy, du flambeau qu’elle a repris blablabla…La télé ne résiste pas à la fille Le Pen, une locomotive à audience, créditée de plus de 20 % des voix et que certains sondeurs voient déjà au second tour des présidentielles dans un « 21 avril à l’envers ». Pas plus qu’elle n’a résisté à son père. Au risque de l’institutionnaliser définitivement et de l’aider dans son entreprise de Lepénisation des esprits. Son discours n’est-il pas plus raisonnable ? Ne trouve-t-il pas écho aujourd’hui dans celui de la droite dite républicaine ? Ses thématiques favorites, l’immigration et la sécurité, ne sont-ils pas aujourd’hui « des sujets de société » qui seront au centre de la campagne électorale ? Des interrogations certes contrebalancées par un reportage en caméra cachée qui montre le vrai visage du FN, celui de toujours : racisme, anti-sémitisme, tentation d’un régime fort et fasciste. Mais qui reste en surface…comme toujours à la télé.

D’où vient le FN ? d’où vient l’entreprise Le Pen Père & fille ? Quel est le projet secret de leur parti depuis sa création en 1972 ? Qui était François Duprat et quel rôle politique, intellectuel et financier occulte a-t-il joué dans l’ombre du « Chef » ? Pour comprendre l’ambition actuelle de Marine Le Pen – et mieux la combattre – il faut donc savoir qui était ce Duprat mort il y a plus de trente ans, démêler le vrai du faux, la légende de la réalité. C’est à cette tâche que se sont attelés Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard. En remontant le temps, en s’aventurant derrière les apparences, par delà l’histoire officielle, dans ces zones d’ombres délaissées des projecteurs de l’actualité…

Ou comment un jeune homme, né en 1940 dans une famille « viscéralement de gauche », tombe du côté obscur de la force. Frappé d’une illumination fasciste, ces mots de Maurice Bardèche :

Il faut être intellectuel et violent.

Il s’engage du côté des proscrits du Paris de la fin des années 50 : ex-collabos, anciens miliciens, vieilles canailles anti-sémites et jeunes néo-fascistes, militants de l’Algérie française et soldats perdus des guerres coloniales, tous ralliés sous la bannière terroriste et anti-communiste de l’OAS.

Un parcours de Jeune Nation au FN en passant par Occident

On suit François Duprat de Jeune Nation à Occident dans les années 60, d’Ordre Nouveau à la création du Front National dans les années 70. Le dispositif original du Webdoc épouse la personnalité double et trouble de Duprat : l’histoire officielle et l’homme de l’ombre, que l’on visionne en parallèle en faisant tourner les facettes d’un cube-écran. En appui (indispensable pour les profanes), une belle frise chronologique interactive très didactique. Duprat jeune nationaliste exalté ? Agent des renseignements généraux dès l’origine, retourné par la police en échange de sa libération après sa participation au complot pro-OAS de Jeune Nation répond le miroir occulte. Une année de baroud au Congo aux côtés des mercenaires de Mobutu ? Grillé à Paris, Duprat est venu « se faire oublier » et produit du mythe « afin que plus personne ne puisse démêler le vrai du faux du faux du vrai ».

Camarade des Madelin, Longuet, Devedjian , Novelli et Robert sous la bannière d’Occident? C’est lui qui a balancé leurs noms aux flics après une descente à la Fac de Rouen en 1967 qui laissera sur le carreau un jeune gauchiste, fils de commissaire, le crâne fracturé à coups de clé à molette. L’anti-sionisme pro-palestinien ? Un vrai anti-sémitisme structurel qui en fait le principal agent du révisionnisme, le porte-voix des négationnistes.

La création d’Ordre Nouveau ? Une machine à recycler les fascistes précités dans les rangs de la droite « républicaine », pendant que les jeunes nervis du mouvement servaient de milice auxiliaire à la police pour lutter contre les gauchistes (qui eux attaquèrent par centaines un meeting fasciste à la Mutualité en mai 1973, menant à la dissolution symétrique d’Ordre de Nouveau et de la Ligue Communiste). L’argent du mouvement ? Il vient de l’internationale des dictateurs fascistes sous l’œil bienveillant de la CIA. Sa mort violente dans l’explosion de sa voiture ? On a parlé du Mossad…mais Duprat entretenait des liens étroits avec la CIA et « les services » français (à une époque où le ministre giscardien Robert Boulin « se suicidait » en se noyant dans 10 cm d’eau). Le mystère demeure entier, le secret bien gardé: les auteurs du documentaire se sont vu refuser l’accès à certaines archives du ministère de l’Intérieur plus de trente ans après les évènements comme le raconte l’excellent blog Droites Extrêmes du Monde.fr.

Pour en savoir plus sur Ordre Nouveau et ces années de plomb made in France, ce petit doc vidéo Youtube est fort instructif:

Cliquer ici pour voir la vidéo.

La stratégie de Marine Le Pen, fruit des théories de François Duprat

Comme antidote à cette engeance fasciste je vous recommande « Mourir à trente ans », le très beau film de Romain Goupil tourné de l’autre côté de la barricade. Ici l’attaque du meeting d’Ordre Nouveau par des centaines de jeunes de la Ligue Communiste qui se heurtent aux CRS… impressionnant:

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Le Pen dit lui-même de Duprat avec un sourire en coin : « c’était un personnage sulfureux ». Mais il vient saluer la mémoire du « martyr » chaque 18 mars sur sa tombe avec la vieille garde des nationalistes-révolutionnaires, qui, eux, saluent le bras tendu. Loin, bien loin de l’image respectable que tente de donner sa fille au mouvement pour tenter de conquérir le pouvoir « à l’italienne »… Le parti fasciste italien MSI, créé par des fidèles de Mussolini s’est rebaptisé Alliance Nationale dans les années 80. Il est arrivé dans les allées du pouvoir sous ce déguisement avec la clique de Berlusconi. Mettre en veilleuse les bras tendus et les cranes rasés, montrer un visage bleu-blanc-rouge plus respectable que la croix celtique sur fond noir, contaminer la droite sur le terrain des idées, la forcer à aller sur les mêmes thèmes racistes et sécuritaires, puis à nouer des alliances électorales pour gagner et gouverner ensemble…

C’est tout la stratégie de Marine Le Pen. C’était tout le projet théorisé par le marionnettiste François Duprat qui a mis ses mots et ses idées extrémistes dans le discours du Front National et dans la tête de millions de français.

Mais pour découvrir cette histoire occulte de l’extrême-droite française et voir ressurgir l’ombre de Duprat sur l’actualité politique d’aujourd’hui, il ne faut pas compter sur la télé. Heureusement, Internet ouvre aujourd’hui de nouvelles fenêtres sur cet envers de l’actualité, cette histoire underground qui fait l’Histoire et que les grands médias ignorent aveuglement. Au nom du « temps de cerveau disponible » et d’une supposée loi de l’offre et de la demande qui dicte aujourd’hui son stupide tempo marketing et publicitaire à l’information. Heureusement, il y a ce nouveau format, formidable, qu’est le web-documentaire qui permet de s’affranchir des storytellers et de toucher un public envers et contre la machine Audimat à décérébrer. Merci à Nicolas Lebourg et Joseph Beauregard pour leur travail salutaire qui devrait bientôt trouver un prolongement sous la forme d’une biographie du fasciste Duprat à paraître aux Editions Denoël.

Article publié initialement sur le blog Mon écran radar, sous le titre : “François Duprat, une histoire de l’extrême-droite”: ce webdoc qui va là où la télé ne va pas.

Photo FlickR CC : L’imaGiraphe ; Cyrus Farivar ; staffpresi_esj ; Pierre-Marie Le Diberder (licence GNU).

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Jan Muehlfeit : « Ce siècle n’appartient pas à l’Occident. » http://owni.fr/2011/02/09/jan-muehlfeit-%c2%ab-ce-siecle-nappartient-pas-a-loccident-%c2%bb/ http://owni.fr/2011/02/09/jan-muehlfeit-%c2%ab-ce-siecle-nappartient-pas-a-loccident-%c2%bb/#comments Wed, 09 Feb 2011 07:30:49 +0000 Roman Chlupaty http://owni.fr/?p=45724 Jan Muehlfeit, est le directeur de Microsoft Europe. Il a accepté de répondre à nos questions sur la crise, l’établissement d’un monde multipolaire et les leçons à tirer de ces changements.

L’Ouest a dominé une grande partie du monde depuis la chute de l’empire soviétique. Est-ce que vous pensez qu’avec la crise, des choses vont changer ? En d’autres termes, la crise pourrait-elle menacer ou changer la position de l’Occident ?

Plusieurs choses qui doivent être prises en considération se sont passées ces dix dernières années. D’abord, la mondialisation est en marche. Et elle ne concerne pas uniquement l’Ouest, mais aussi l’Asie et l’Amérique Latine. Il y a 10 ans, les marchés émergents étaient endettés et l’Occident était plus prospère. Les choses sont très différentes aujourd’hui. Les pays asiatiques ont 4,6 trillions de dollars US de réserve financière, 2,6 trillions juste pour la Chine. L’hémisphère Ouest, ce que ce soit l’Europe, l’Amérique du nord ou d’autres pays, est endetté. C’est l’une des choses qui aura un impact important dans le futur.

Un autre facteur est la démographie. La plupart des pays asiatiques, les nouveaux tigres émergents, toucheront comme un dividende démographique. À l’Ouest, et spécialement en Europe, la population vieillit. Cela aura un impact lors des départs à la retraite etc. Enfin, en plus de tout, il y a la crise. C’est pour ces raisons que j’affirme que le XXIe siècle ne sera pas celui de l’Occident. Ce sera le siècle d’une mondialisation équilibrée dans laquelle l’Asie jouera un rôle très important, résultat des tendances démographiques et des dettes occidentales. En plus, et c’est d’autant plus clair quand on regarde beaucoup de pays asiatiques, grâce à leur compétitivité, qui augmente.

Certains affirment que nous faisons l’expérience d’une crise du capitalisme –  au moins dans le sens que nous lui donnons en Occident, c’est à dire en connexion avec la démocratie libérale et que ce faisait, nous avons besoin de grands changements. Quelle est votre position?

Je pense que ce que nous vivons n’est pas une crise du capitalisme mais une crise de leadership. Tout les pays occidentaux ne se trouvent pas dans le même bateau. Le Canada par exemple, qui n’a jamais trop assoupli ses régulations bancaires, a très bien supporté la crise. De même, je pense que c’est une bonne chose que nous soyons passé du G8 au G20 car les cartes, qu’elles soient économiques ou liées à l’influence politique dans le monde, ont été récemment redistribuées quelque peu différemment. Ainsi, ces nouveaux marchés ont leur mot à dire. Si le G20 devait résoudre un problème, là tout de suite, c’est trouver comment introduire un équilibre dans les échanges. Car nous ne pouvons pas avoir une situation dans laquelle d’un côté du monde d’énormes surplus sont créés pendant que l’autre côté, lui, amasse toujours plus de dettes. Il y a un besoin de sortir des perspectives idéologiques et d’avoir un regard rationnel sur la situation.

Une autre chose qui je pense doit changer est les modèles que les économistes utilisent pour leurs prédictions. Les êtres humains sont pleins d’émotions. Pourtant, très peu d’économistes se penchent sur la façon dont les gens fonctionnent. C’est pourquoi je crois que nous devons faire bien plus attention à la psychologie et aux émotions qui sont sans nul doute affectées par les crises et le cycle économique.

Vous mentionnez le comportement des gens, qui est souvent l’objet de discussions liées à la crise : est-elle est une crise de la morale et de l’éthique dans les cercles d’affaires comme certains le pensent, montrant du doigt par exemple ce qui a pu se passer notamment dans des banques américaines ?

Adam Smith, un des pères spirituels du capitalisme, écrivait il a 230 ans dans La Richesse des Nations, que l’on peut faire du profit tout en prenant des précautions, les deux cohabitant de manière équilibrée. Je trouve que nous, en tant que société humaine – et c’est particulièrement vrai pour l’Ouest, nous sommes concentrés énormément sur le profit et très peu sur les précautions, le soin d’autrui, de la société et aussi l’attention à porter à la nature. Il nous faut retrouver cet équilibre. C’est lié par exemple à la façon dont on forme aujourd’hui les dirigeants de demain. La plupart des programmes de type MBA enseignent comment faire du profit. Mais des sujets comme faire attention, la viabilité sur le long terme ou comment faire des affaires de manière responsable manquent à l’appel. Cela doit changer. Car si le système capitaliste veut fonctionner – et je pense que c’est le meilleur système qui a été inventé à ce jour – alors l’équilibre entre le profit et les précautions doit vraiment être préservé.

Peut-on éventuellement considérer ceci comme l’un des leçons de la crise actuelle ? Si oui, est-ce que vous pensez que le monde aura retenu la leçon pour la prochaine fois ?

Je suis d’un optimisme incroyable. Quand je parle avec des représentants d’autres entreprises, dans notre secteur ou ailleurs, ils sont sur la même longueur d’ondes. Je suis optimiste grâce à la jeune génération. Grâce aux réseaux sociaux, elle voit plus loin. Elle comprends la technologie bien mieux que la génération actuellement au pouvoir. Cela veut aussi dire que les membres de cette générations seront dans des positions de pouvoir bien plus rapidement que ma génération. C’est l’une des raisons qui fait de moi un optimiste.

Par contre, je suis moins optimiste à cause du fait que ces entreprises soient des entités cotées en Bourse qui doivent rendre des comptes à leurs actionnaires chaque trimestre. Or si nous voulons changer les choses dont nous discutons en ce moment, il nous faut y inclure ces investisseurs et actionnaires, ce qui est loin d’être le cas. Un autre exemple est ce que l’on appelle la mondialisation inclusive, une mondialisation qui marche plutôt bien pour l’Asie mais bien moins pour l’Afrique. Je pense qu’il nous faut un modèle qui intègre ce continent. Tout ceci est lié à la façon dont nous gérons la transition vers un monde multipolaire, représenté par le G20, en rupture avec le monde bipolaire que nous avions jusqu’alors. Ce changement nécessite de notre part une modification complète des comportements et de leadership.


Enfin, subsiste la nécessité de réduire les inégalités entre les riches et les pauvres. Imaginez un peu: en 1945, les pays développés étaient 5 fois plus riches que les pays pauvres. Aujourd’hui, ils sont 45 fois plus riches.

Vous parlez de la venue d’un monde multipolaire. A la lumière de cette idée, est-ce que le monde des affaires va devoir trouver un langage commun à propos du respect de l’éthique et de la morale, ou bien l’Occident ira dans une direction et la Chine, suivie par les autres pays émergents, ira dans une autre ?

Je pense que nous allons voir une sorte de symbiose entre le modèle occidental et ce que l’on appelle le modèle asiatique, et certaines philosophies orientales auront un impact important et positif. Beaucoup de managers occidentaux ont commencé à méditer – sans aucune connotation religieuse. Simplement, c’est une technique qui leur permet de gérer leur stress. Des Asiatiques viennent étudier en Occident et beaucoup de sociétés occidentales font des affaires en Asie. C’est pourquoi on va voir une certaine inter-connectivité.

En ce qui concerne la morale, je suis convaincu qu’au XXIe siècle, un société prospère ne pourra pas échapper à ce que l’on appelle la responsabilité sociale des entreprises, ou RSE. Les entreprises les plus prospères seront celles qui feront le plus pour être les meilleures sur la planète et pour la planète. C’est lié à ce que je disais sur la jeune génération. Par exemple, lorsqu’il y a 10 ans, j’embauchais quelqu’un à Microsoft et que je demandais s’il avait des questions, beaucoup m’interrogeaient sur les indemnités, les bonus, ce genre de choses. Aujourd’hui, il y a plus de question sur comment une entreprise se comporte: par exemple, est-ce qu’elle est active en Afrique depuis longtemps, ensuite vient souvent la question de savoir ce que l’on ferait pour aider l’Afrique à intégrer la mondialisation. Je le répète, si une entreprise veut avoir du succès au XXIe siècle, la RSE doit faire partie intégrante de sa stratégie.

La RSE est souvent présentée comme étant un obstacle pour les entreprises occidentales. Notamment parce que ce sont elles dont on attend un comportement responsable. Les sociétés en Chine ou dans d’autres pays se développant rapidement ne sentent pas la même pression, du moins elle ne vient pas de leurs marchés domestiques. Est-ce que vous pensez que cela va changer ou bien rester à l’identique – quitte à être un certain désavantage pour l’Occident et ses entreprises ?

Je pense que les choses sont déjà en train de changer. Je suis président de l’Academic Business Society, qui rassemble de grosses entreprises et des universités. Cette institution a été fondé en Europe mais c’est désormais une organisation mondiale. Un nombre grandissant de ses membres viennent d’Asie et d’Amérique latine. Notre symposium le plus récent a eu lieu à Saint-Pétersbourg, en Russie. La RSE a commencé à être un thème abordé dans ces pays. C’est aussi le résultat de la coopération entre des marchés émergents et l’Occident. Imaginez plutôt : si vous voulez créer une entreprise prospère, même si vous n’êtes qu’une petite entreprise de République tchèque qui fournit des pièces à Škoda, vous êtes, grâce à l’inter-connectivité de l’économie mondiale, en compétition avec d’autres petites sociétés situées partout dans le monde.

La RSE peut joué un rôle dans cette rude compétition, c’est pour cela que je ne la considère pas comme un fardeau pour les entreprises.  La responsabilité sociale des entreprises est pour moi partie intégrante de la stratégie commerciale, une partie sans laquelle il est impossible d’exister.

Pour finir, penchons nous à nouveau sur la crise. L’idéogramme chinois pour « crise » signifie à la fois « danger » et « opportunité ». Est-ce que c’est comme cela que vous voyez la crise – pour Microsoft comme pour l’économie mondiale ?

Absolument. C’est en partie dû aux choses dont j’ai parlé – les dettes, la démographie, la compétitivité. La crise est une opportunité incroyable pour mener à bien les réformes nécessaires. En Europe, il s’agit des réformes des retraites et du système sociale ainsi que la réforme de l’Education qui doit offrir plus de soutien à la créativité et à l’innovation étant donné que l’Europe doit gagner sa vie en vendant des idées. Il est grand temps de faire ses réformes. La question qui subsiste est de savoir si les politiciens européens auront le courage de mener à terme ces réformes. Car il y a parfois de grandes différences entre ce que l’on sait que l’on doit faire et ce que l’on fait. Par exemple, l’Union Européenne a une stratégie pour 2020. C’est tout à fait respectable. Mais il faut la mettre en oeuvre. C’est pour cela que je pense que la crise est l’occasion d’apporter des changements. En plus, les gens, les électeurs, sont beaucoup plus ouverts au changement maintenant. Si ces réformes sont bien expliquées, il y aura les opportunités pour les faire passer. Mais la fenêtre de tir dont nous disposons pour agir est limitée.

Interview réalisé par Roman Chlupaty pour Owni et GlobeReporter.org.
Traduction Thomas Seymat

Crédit Photo Flickr CC : Stuck in Custom / Norges Bank

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Inventer la Tunisie http://owni.fr/2011/01/31/inventer-la-tunisie/ http://owni.fr/2011/01/31/inventer-la-tunisie/#comments Mon, 31 Jan 2011 17:08:46 +0000 Skander (Nawaat) http://owni.fr/?p=44755

Je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher et la réalité rugueuse à étreindre! (…) Enfin, je demanderai pardon pour m’être nourri de mensonge. Et allons. Mais pas une main amie! Et où puiser le secours?

Une saison en enfer de Rimbaud.

La saison en enfer du peuple tunisien a duré plus de vingt ans. Et maintenant il faut se relever sans pouvoir compter sur une aide extérieure et sans précédent historique. Nous vivons une situation radicalement inédite et extraordinaire – au sens plein du terme. Au sein de la communauté tunisienne qui vit en France, et chez des manifestants tunisiens, certains font de la Révolution française une grille de lecture pour la Révolution tunisienne – l’Histoire nous dira si nous pouvons mettre la majuscule pour qualifier notre Révolution.

La chute de Ben Ali serait ainsi la prise de la Bastille?

Cette référence peut avoir un impact symbolique réel. Néanmoins, l’Histoire ne saurait nous donner des leçons intangibles pour l’avenir, le sans-culotte n’est pas le révolté de Sidi Bouzid ou le «  cyber-activiste », et J. P. Marat n’est pas M. Bouazizi, notre symbole qui mériterait sa place dans le panthéon des grands hommes de Tunisie.
S’il fallait trouver un précédent à notre Révolution il serait possible d’évoquer le combat pour l’indépendance tunisienne. Mais cette lutte fut incarnée par H. Bourguiba alors que ce soulèvement de décembre-janvier 2010-2011 n’est pas encadré par un parti politique ou un leader charismatique capable de comprendre les aspirations du peuple et de les exprimer.

Ne reposant sur aucune organisation politique de taille, si ce n’est dans un certain sens le syndicat UGTT, aucun socle idéologique précis – cette Révolution n’est pas marxiste ou islamiste, nous ne faisons ni une lutte de classe ni le djihad – et aucun précédent historique clair nous sommes dans la nécessité d’inventer. Inventer une organisation politique nouvelle, démocratique, dans un pays qui ne l’a jamais véritablement connu, par l’élaboration d’une nouvelle constitution ou la modification en profondeur de celle que nous connaissons. Et pourquoi ne pas inventer autre chose qu’une démocratie occidentale, qui n’est pas une fin en soi? Inventer un espace public garantissant la liberté d’expression, de communication et d’association. Inventer une relation particulière et originale entre la religion, la société et la politique.

Inventer une organisation socio-économique plus égalitaire

L’enjeu est bien de construire une nouvelle Tunisie. Nous y arriverons, je le souhaite de tout mon cœur, mais cela prendra du temps. Un jour, peut-être, les historiens analyseront la réussite de l’entreprise révolutionnaire du peuple tunisien qui pourra constituer un exemple pour d’autres peuples.

Jeune professeur, j’ai passé une partie de ma vie à étudier l’Histoire. Désormais le temps s’accélère, les événements se précipitent, il s’agit de faire l’Histoire, de poursuivre notre Révolution et d’engager, avec résolution et sérénité, la construction d’une nouvelle Tunisie. Notre responsabilité est énorme, les peuples du monde arabe sont là pour nous le dire avec force : « Dégage Moubarak, la Tunisie est la solution » disent nos frères égyptiens dans les rues du Caire ou d’Alexandrie.

Lorsqu’un jour le peuple veut vivre,
Force est pour le destin de répondre,
Force est pour les ténèbres de se dissiper,
Force est pour les chaînes de se briser.

Abou el Kacem Chebbi

Article initialement publié sur Nawaat.org

Crédit photo FlickR CC :  ANW.fr / Chris.Corwin

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Ce que nos technologies révèlent de notre société|| (et réciproquement) http://owni.fr/2010/06/07/ce-que-nos-technologies-revelent-de-notre-societe-et-reciproquement/ http://owni.fr/2010/06/07/ce-que-nos-technologies-revelent-de-notre-societe-et-reciproquement/#comments Mon, 07 Jun 2010 09:46:09 +0000 Caroline Goulard http://owni.fr/?p=17646

Stephane Hugon est sociologue à l’Université Descartes-Sorbonne et à Eranos, une société d’études qualitatives spécialisée les imaginaires sociaux contemporains. Vendredi 4 juin, il animait une conférence au WIF sur les mutations des univers sociaux et technologiques. Une heure de passionnante plongée dans l’inconscient collectif de nos outils techniques. Une fascinante réflexion sur ce que la technologie nous dit de notre société et ce que notre société induit pour nos technologies.

Vendredi matin, Stephan Hugon nous a raconté l’éternelle histoire de la poule et de l’œuf : qui apparaît en premier de l’innovation sociétale ou de l’innovation technologique ?

Nos ancêtres se sont-ils mis à construire des cathédrales gothiques parce qu’ils avaient découvert comment construire des monuments d’une hauteur majestueuse ? Ou bien ont-ils bâtis d’imposantes nefs parce que leur imagerie mystique et théologique avait changé ?

Comment faut-il interpréter le passage, dans les années 60, des massifs transistors de salon, devant lesquels toute la famille se regroupait, aux petites radios individuelles et portables ? Une simple conséquence de la miniaturisation des composants technologiques ? Ou bien un effet dérivé de l’esprit de subversion de la fin des années 60 ? Car, la fin des transistors de salons coïncide avec l’invention de la jeunesse, d’une génération qui a essayé de se soustraire au regard et aux goûts musicaux de ses aînés, et qui avait besoin de nouvelles technologies pour cristalliser ses aspirations.

Plus proche de nous, l’avènement du web 2.0 ne dépendait-il que des nouvelles interfaces qui ont permis à chacun de créer et échanger sans coder ? L’horizontalité promue par le web 2.0 ne découlait-elle pas aussi d’une transformation plus générale des structures de pouvoir (déclin de la figure du père, perte de recevabilité de la parole du prof ou policier) ?

Autrement dit, est-ce la technique qui détermine le social ? Ou est-ce le social qui détermine la technique ? C’est un puits de réflexion sans fin. Mais qui a des implications très concrètes pour tous les designers, entrepreneurs, et concepteurs de nouveaux produits. Car lorsqu’il s’agit de lancer un nouvel objet, un nouveau site, une nouvelle application ou un nouveau service, se pose forcément la question : « va-t-il être utilisé ? ».

Du mythe de l’offre créatrice du marché au consommateur tout puissant

La question « les consommateurs vont-ils se saisir de mon produit ? » est finalement assez récente. A la sortie de la Seconde Guerre Mondiale nous manquions de tout, il n’y avait pas profusion d’offres pour répondre à nos besoins, il suffisait à une entreprise de lancer un produit pour qu’il trouve son public, et la moindre percée technologique relançait le marché.

A l’ère du marketing de l’offre, la technologie détenait un certain aplomb sur les usages. Les usagers, plutôt dociles, étudiaient le guide d’emploi du nouveau magnétoscope ou du nouveau caméscope avant de les mettre en marche : la technologie valait le coup que nous apprenions à nous en servir.

Aujourd’hui, nos besoins matériels sont majoritairement satisfaits, l’innovation technologique est un processus continu et l’offre s’est tellement démultipliée qu’elle n’est plus assurée de rencontrer un public. D’ailleurs, nous ne lisons plus les manuels de nos ordinateurs et smartphones, la technologie se doit d’être intuitive pour avoir une chance de séduire, elle ne dicte plus les usages.

« Avant de penser technique, il faut penser social »

Dans un contexte où l’usager fuit si en deux clics il n’est pas satisfait d’un site, la question des usages et du social devient problématique. Il est désormais impossible de ne plus les prendre en compte au moment d’inventer de nouvelles technologies et de nouveaux produits.

Stephane Hugon nous propose alors de redéfinir l’innovation pour mieux prendre en compte ces nouveaux enjeux. L’innovation serait pour lui « la capacité d’un objet à se laisser approprier par un ensemble de personnes qui vont l’utiliser ».

Stephane Hugon admet bien sûr que les technologies disponibles structurent la manière dont le public se les approprie, que les mutations sociales et technologiques vont de pair et interagissent. Il souhaite cependant mettre l’accent sur les univers sociaux et les imaginaires psychologiques qui vont, à un moment donné, cristalliser avec les technologiques disponibles, pour permettre l’émergence de nouveaux marchés, de nouveaux produits ou de nouveaux usages. Son conseil : avant de mettre au point de nouvelles techniques, il faut commencer par regarder la société.

Une injonction d’autant plus pressante que, pour Stephane Hugon, notre imaginaire social est en pleine mutation, et que ces bouleversements ne sont pas sans effet sur la façon dont les nouvelles générations s’approprient les objets technologiques.

5 angles d’étude des mutations sociales et technologiques

Le sociologue nous a décrit une transformation radicale et profonde des représentations et des attitudes à travers 5 prismes : qui sont les usagers ? Quelles sont leurs voies d’expression identitaire ? Quelles sont leurs valeurs clés ? Quel est l’environnement technique pertinent et légitime pour leur société ? Quelle est l’esthétique sociale qui se déploie dans cette société, c’est à dire quels sont les codes qui font que les gens se comprennent et se sentent appartenir à une même communauté ?

Qui sont les usagers ?

Depuis les années 90, l’usager était considéré comme un individu rationnel, doté de valeur d’autonomie, d’indépendance, d’utilitarisme. Il répondait à la figure de l’adulte.

Aujourd’hui, l’individu rationnel n’est plus au premier plan. La figure de l’adulte s’estompe face à des références plus turbulentes ou plus féminines. « Dans le cinéma américain, on est passé de Rambo à Harry Potter » relève Stephane Hugon. Les utilisateurs se reconnaissent désormais dans des idéaux communautaires, ils s’organisent selon un mode relationnel, ils n’existent plus seuls.

La technologie d’aujourd’hui doit donc se faire vecteur d’imitation, de fusion, elle doit porter des espaces dans lesquels la subjectivité s’expérimente par et avec autrui. Quel que soit le modèle de votre téléphone portable, ce qui importe c’est qu’il vous permette de rester proche de ceux que vous aimer, par exemple. D’après Remy Bourganel, président du jury de la web-jam du Wif, il fallait voir là tout le sens du sujet sur lequel on planché les équipes de web-designer pendant 48 heures : “Je pense à toi”.

Quelles sont leurs voies d’expressions identitaires ?

Jusqu’à récemment, l’authenticité relevait de l’injonction morale: il fallait assumer son identité. Notre culture nous assignait à notre origine biologique et sociale.

Cette sédentarité identitaire est aujourd’hui remise en cause. Nous assistons à une fragmentation des formes subjectives, l’identité devient nomade. Les technologies jouent désormais un rôle de révélateur de notre multiplicité identitaire. Cela se traduit par l’usage de plus en plus courant de pseudos, d’avatars, sur Internet ; mais aussi par le passage du téléphone portable à l’internet mobile. Le portable fixe nos différentes identités dans un seul objet : nous y recevons des appels de notre famille, de nos amis, de nos collègues. Il produit des effets d’assignation identitaire, à la différence du web, qui permet de jouer avec différents masques simultanément, qui autorise le vagabondage identitaire.

Quelles sont les valeurs clé ?

L’idéal de maîtrise et de domination – de soi, des autres, du temps, de la nature – a alimenté nos valeurs occidentales depuis le 18e siècle et à déterminé nos postures de consommateur. Actuellement, de nouvelles valeurs percent cet imaginaire de domestication : le lâché-prise, la fluidité, l’animisme, la fusion.

Le rapport aux objets s’est transformé. Là où nous célébrerions les instruments dotés de qualités fonctionnalistes et utilitaristes, nous attendons désormais des objets agissant, se configurant eux-même, et parfois même, prenant des décisions à notre place.

Quel est l’environnement technologique pertinent et légitime ?

Nous sommes passés du culte de l’index à celui du pouce. L’index montre, il sert à dire le droit, à se distancer par rapport à l’autre, il s’assimile au bâton de pouvoir. Le pouce induit à rapport différent à l’objet, il va mettre fin à notre culture de la télécommande pour pousser des valeurs plus ludiques, des valeurs de fluidité et de proximité.

Les objets existent désormais dans la promesse d’un rapport à autrui, ils deviennent relationnels. Ils ne servent plus à rien sur le plan fonctionnel mais deviennent nécessaires sur le plan social et acquièrent des fonctions totémiques ou magiques, comme des parures. Les cadeaux virtuels échangés sur Facebook, les badges sur Foursquare en sont de bons exemples.

Quelle est l’esthétique sociale ?

Nous sortons progressivement du mythe du progrès, du culte de l’activisme pour aller vers des valeurs plus collaboratives et communautaires. La culture martiale de la réforme de soi-même perd de sa pertinence, les habitudes managériales des entreprises changent aussi avec l’apparition de concepts tels que le bottom-up ou le management par projets.

Quand hier la technique devait nous permettre d’augmenter notre distance par rapport au monde et par rapport aux autres, elle doit aujourd’hui véhiculer un esprit « wiki » et « mashup ».

Face à la démultiplication du savoir disponible et accessible sur Internet, nous ne connaitrons plus jamais la page blanche, nous ne partons plus de rien, nous ne serons plus jamais « le premier à ». La surcharge informationnelle nous oblige à travailler à plusieurs, à remixer ce qui a déjà été fait. La génération des digital natives, génération du spam, est en quête de pertinence et non d’exhaustivité, elle est habituée à rechercher la différence entre deux versions d’une même information, et non plus l’information en elle même.

Bien sûr Stephane Hugon n’a fait que dresser deux idéaux-type. Dans la réalité, les modèles cohabitent et glissent progressivement de l’un vers l’autre.

La brillante leçon de Stephan Hugon invite néanmoins tout entrepreneur à ne pas seulement étudier le marché, les besoins et les usages, mais aussi les valeurs ainsi que les imaginaires sociaux.

Illustration CC Flickr par m-c et Cristiano de Jesus

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